« Cela a été un vrai cadeau, à ce stade de ma vie, de trouver un cinéaste qui me permette d’essayer quelque chose de nouveau, de me révéler à moi-même»
Après quatre ans d’absence au cinéma, et après avoir enfin tourné la page d’un des plus longs divorces de l’histoire d’Hollywood, Angelina Jolie fait un retour étincelant dans Maria, le nouveau biopic de Pablo Larrain (Jackie, Spencer), qui réinterprète les derniers jours de la diva grecque. Un troublant jeu de miroirs. Car la déesse incomprise, la femme blessée qui nous est donnée à découvrir, à aimer, dans ce film-requiem, n’est pas tant Maria Callas que la fascinante Angelina Jolie elle-même.

©Alamy/All Star
Fille d’acteurs devenue comédienne pour faire plaisir à sa mère, Marcheline Bertrand, qui avait abandonné son rêve pour élever ses deux enfants. «Très jeune, je payais les factures avec mes cachets. Ma mère était mon manager. A sa mort, je ne savais plus très bien pourquoi je faisais ce métier», a-t-elle récemment confessé dans la presse américaine. Ne vous y trompez pas, Angelina Jolie n’a pas exactement chômé ces quatre dernières années ! Figure du luxe discret et éternelle activiste, celle qui a si élégamment représenté Guerlain a fait bouger le monde de la mode en créant un collectif novateur : Atelier Jolie, qui invite à collaborer créateurs et artisans du monde entier, particulièrement des pays en crise. Des collections capsules élégantes et originales conçues avec des tissus recyclés, dans les anciens locaux du peintre Jean-Michel Basquiat, à Manhattan. So chic !
Mère de six enfants qui sont aussi ses conseillers, cette héroïne de sa propre vie qui affronte les bombes pour défendre les réfugiés conduit son propre avion et a immédiatement aidé les victimes des incendies qui ont ravagé Los Angeles, où elle habite en partie (elle vit aussi à New York et parle toujours d’aller s’installer au Cambodge), a également remporté un Tony Award comme productrice de la comédie musicale du moment à Broadway, The Outsiders. Tout cela le plus naturellement du monde, alors qu’au cinéma ses projets se bousculent, plus néo-féministes que jamais.
Angelina Jolie, la metteuse en scène, a terminé le tournage de Without Blood, une histoire de vengeance au féminin, avec Salma Hayek. L’actrice superstar sera avec Halle Berry dans l’explosif Maude V Maude de la Néo-Zélandaise Roseanne Liang (sortie en 2026). «Un mélange entre Mr and Mrs Smith et Mission : Impossible», précise en souriant notre prima donna, regard vert étincelant, costume noir sobre, chevelure glamour et longs doigts de fée… Et, sachez-le, Angelina Jolie reprend aussi du service dans Maléfique 3. Dans Coutures, d’Alice Winocour (Revoir Paris), qui devrait sortir cette année, l’ensorceleuse fascinera Louis Garrel dans le rôle d’une réalisatrice américaine pendant la Fashion Week. Que les votants des Oscars aient choisi, contre toute attente, de snober son come-back n’y change rien. A l’aube de ses 50 ans, le 4 juin, Angelina Jolie, Gémeaux multifacette, plus libre, plus engagée, plus imprévisible que jamais, a retrouvé sa voix.
Quel était votre rapport à Maria Callas, avant d’accepter l’offre de Pablo Larrain ? Comme beaucoup d’Américains, je n’ai pas une culture musicale classique très sophistiquée. Ce que je savais, par contre, c’est qu’à chaque fois qu’on entendait la Callas, à la radio, ou dans un film, je me sentais transportée. J’ai longtemps pensé que l’opéra était réservé à une élite. Alors que l’opéra est justement fait pourtout le monde. Nous traversons dans la vie des expériences indescriptibles, de joie et de douleur, aucun art ne les exprime mieux que l’opéra, aucun art ne parvient à égaler leur intensité. Et personne n’est aussi intense que Maria Callas !

©Pablo Larraín
Vous dites que jamais un rôle ne vous a rendue aussi vulnérable. Pablo Larrain connaît très bien l’opéra. Et, par respect pour Maria Callas, il ne voulait pas tricher. Le défi était immense, mais il fallait en plus que je chante vraiment… Je ne m’en sentais pas capable. Je n’ai jamais eu dans ma vie le soutien nécessaire, l’encouragement pour oser chanter. Quand quelqu’un de proche vous dit que vous ne pouvez pas faire telle ou telle chose, cela vous coupe tous les moyens. La confiance que Pablo a eue en moi a dénoué un blocage. Depuis, je conseille à tout le monde d’essayer l’opéra ! (Rires.)
Vous vous êtes trouvée bonne chanteuse ? J’étais moins mauvaise que je ne le pensais ! Mais le processus a été très perturbant. Artistiquement, je me sentais au plus bas. Parfois, vous vous demandez si votre lumière ne s’est pas éteinte. Est-ce que j’ai encore quelque chose à offrir ? Dès que je chantais, ma voix s’étranglait dans ma poitrine et je commençais à pleurer. Or on ne peut pas chanter et pleurer en même temps. A l’Actors Studio, on nous disait qu’un acteur doit savoir utiliser seulement les muscles nécessaires… comme les chats. Mais là, je devais tout utiliser, corps et âme. Il fallait que je m’ouvre, que je m’abandonne. Cela a été un vrai cadeau, à ce stade de ma vie et de ma carrière, de trouver un cinéaste qui me permette d’essayer quelque chose de totalement nouveau pour moi, de me révéler à moi-même. Même si ce cadeau était terrifiant…
Quel entraînement avez-vous suivi ? Sept mois de cours d’italien, de chant, d’opéra. Durant le tournage, Pablo et son équipe me traitaient comme une soprano… ce qui m’a beaucoup aidée. Partout où j’allais, il y avait des pianos, des professeurs, des vocalises à faire, et chaque nuit je m’entraînais pour la performance du lendemain. Sur le plateau, j’avais, dans les écouteurs, la voix de Maria Callas pour me porter. Pablo a plus ou moins mixé ma voix avec la sienne suivant le besoin des scènes. Lorsqu’elle chantait entièrement, il conservait des fragments de ma voix, pour l’harmonie du film.
Votre performance a été magnifiquement accueillie, huit minutes d’ovation à Venise. Une belle vengeance pour Maria Callas, alors que le film révèle sa triste fin, en 1977, à seulement 53 ans… Maria, je l’aime. Que les gens réagissent à la tristesse de ses derniers jours me touche profondément. Durant sa vie, et surtout à la fin, elle était si seule. Dès qu’elle a quitté les sommets, les critiques ont été horribles avec elle. Elle est morte en pensant que le public ne l’aimait pas et ne l’aimerait plus jamais. C’est incroyable ! Une chose en particulier m’a touchée : elle ne voyait plus très bien. Au conservatoire, elle n’osait pas dire qu’elle voyait mal ; du coup, elle avait pris l’habitude de mémoriser toute la musique. Elle ne pouvait probablement pas bien voir les acteurs sur la scène. Dans le film, je porte les mêmes lunettes qu’elle, aux verres si épais… Son corps la faisait terriblement souffrir. Mais personne ne pouvait le deviner, tant elle laissait croire qu’elle chantait sans aucun effort, comme par magie. Son endurance surhumaine me la fait aimer plus encore. Cette dichotomie entre célébrité et vie privée renvoie forcément à votre propre statut… Je comprends, je connais sa solitude. En même temps, je suis une maman : lorsque je rentre chez moi le soir, mes enfants sont là, m’apportent le bonheur. Ça fait toute la différence.

©Pablo Larraín
Maria Callas était, comme vous, une icône de style. Quels vêtements auriez-vous aimé garder de sa garde robe ? Le peignoir blanc que je porte dans le film. Elle l’avait fait faire spécialement en Italie, au crochet. Mais cette femme en peignoir derrière les portes fermées de son appartement, avec sa fidèle cuisinière et son dévoué valet, avec ses caniches qui la suivaient partout, ce n’est pas ce que le monde voulait de Maria. Ce qu’il voulait, c’était la Callas. La divine.
Pablo Larrain dit qu’il a d’abord pensé à vous parce que Maria Callas n’était pas seulement la plus grande chanteuse du monde, mais aussi une grande actrice, avec une discipline de fer. A la moindre faute d’un partenaire lors des répétitions, elle quittait la pièce. Maria Callas avait le don, mais elle l’a travaillé sans relâche. C’est elle seule qui a mené son instrument vers un tel niveau de pureté. Avant les fleurs, les éloges et les applaudissements, il y a le travail. Oui. Je suis une bosseuse. Sur un plateau, je suis là pour travailler.
Comment sort-on d’un rôle aussi mythique ? Ma relation à Maria Callas est toujours très personnelle. Presque douloureuse. A la fin du tournage, je suis tombée à genoux. Je n’ai pas rechanté depuis le film. Mais j’entends encore résonner les airs que nous avons chantés “ensemble”. Je repense aussi à la façon dont ma mère chantait l’Ave Maria. Dans ma tête, je chante l’Ave Maria avec Maria Callas en pensant à ma mère. Tout se mêle.
Juliette Michaud
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